REVUE ART CONTEMPORAIN ARTENSION N°14 2003
Les distances du divin
Christian Noorbergen
« Le beau est dans la distance » ( Simone Weil )
Les crucifixions de Lydie Arickx sont admirables de dure présence et de vraie beauté crue. Elles sont, merci ô dieu des arts, aux antipodes des productions sulpiciennes de toute époque le plus souvent consternantes de faiblesse esthétique et de pauvreté spirituelle. Les œuvres sacrales expriment la vraie douleur de l’humanité blessée en son corps, en même temps que la révolte contre cette douleur, et les moyens artistiques d’Arickx, par l’œil et le geste, sont prodigieux de puissance et de fluidité. Loin du corps narcissique, le corps exalté est seul, vêtu d’espace et de peinture, implacable et nu. C’est la matière qui fait signe, et l’espace, comme dieu, est vertical. La condition humaine est en croix, elle aussi, car l’art fait sacrifice à la douleur. Il est rituel d’apparition. Il est au-delà. Il est transgression. Il se moque de la douleur humaine. Il est renaissance.
Parfois le vide
Pas un battement de ciel pour la joie. Sans rituel, le corps ne peut s’offrir ni s’ouvrir, mais fort heureusement le blasphème est quotidien, et la joie toujours sacrifiée aux démons sexués de l’enfance morte. Artiste premier pénètre l’art comme on violerait la tombe d’un dieu. Exhibant les dessous des cultures, il crucifie l’espace… La louange se fait sarcasme, l’écho des voix sacrales devient ricanement, et grâce à l’oubli des dieux solaires, on étudie chaque jour la métaphysique des gouffres. Dans cet immense labyrinthe sans foi, Ariane n’est qu’une loque desséchée, et le Minotaure rôde à jamais dans un univers sans fil. Et comme ce mâle entité s’accroche à l’infini de son sexe pour ne pas tomber en ruines. Une puissance magique s’est emparée de l’ensemble car Artiste Ier s’abreuve aux sources syncrétiques de toutes les cultures. Il cimente les éléments épars arrachés aux mythologies disparues. Puis il recompose tout, avec la minutie d’un prodigieux sorcier, et il réinvente l’art et l’amour. Quand tous les rites auront disparu, resteront ceux des dynasties d’Art, et quelle jouissance de trancher dans la modernité fragile des religions chaotiques. En pays d’art, la matière à vif s’organise d’elle-même, et fait corps. Corps d’espace mis à nu, où l’artiste, vivant hors durée, de rêve le monde. Ainsi naît une autre contrée, où la matière et l’esprit ne font qu’un, où rien n’est séparé, où le divin fait l’ombre et la lumière. Dans ce pays, qui commence juste à la lisière des souterrains, le divin a bien appris à lire aux artistes. L’alphabet est concis et resserré autour de quelques éléments soigneusement choisis et éprouvés de longue date. Les dogmes. Les rites. L’alphabet s’est appris sans qu’aucune larme ne coule. Celui de Bettencourt, par exemple est naturellement sec, dur et cassant. Il convient parfaitement aux instincts sacrilèges qui hantent les grands rêves. Et comme les artistes sont proches des éléments, ils ont ramassé l’alphabet à même le sol, étirant l’horizon jusqu’aux extrêmes de la nature. Car loin de cette frontière, le divin n’est qu’une métaphysique de la nostalgie charnelle, et la mise en abîme du deuil sexuel... Ainsi la terre parle une langue oubliée des hommes.
Marie, divin modèle
Du ciel vertical à l'ange courbé, du lointain dehors jusqu'à l’obscur dedans, l'Annonciation dévoile aussi l'énigme crue de l'existence. Gabriel s'approche au plus près de Marie, s'approche au plus près, sans la toucher, et seuls les regards franchissent l'espace. Comme en peinture, affaire intime d’espace et de regard. Rapport de l’homme à la toile, et au féminin…On regarde l’œuvre pour avoir l'âge de Marie, comme on regarde l'eau pour avoir l'âge de la mer... Et toutes les femmes s'appellent Marie. Et ses doubles obscènes et fascinants s’appellent Salomé et Judith. Il y a de quoi peindre pour longtemps. Au fond de ton regard unique, Marie, les yeux des femmes sont un seuil à franchir, sur la marée sombre de nos instants crucifiés. Marie, si l'amour annoncé prend ses distances, c'est pour être amour de plus grand territoire, à distance d'entière terre humaine, et qui va passant la mort des hommes. Divin femelle au creux profond des femmes, tu accueilles l'amour d'en haut, pour faire l'horizon d'en bas. D’où vivent et d’où peignent les hommes.
L'Annonciation est peinture d'homme, où l'ange projette ses beaux miroirs... Il enchante les corps de leur éphémère demeure, et le désir fait grand voyage sur la terre des hommes. Ange noir aussi, tel de Kooning, ange exterminateur à la toile agressée. Ange venu d'ailleurs, aux ailes de chair, et comme elles tremblent dans nos vies, ses ailes qui tombent du ciel, creusant la terre à grands coups de nuit, et toi, Marie, tu fais naissance à l'horizon-soleil, la mort n’est plus mortelle, et l’amour dépoussière le monde.
Art-dieu
L’artiste est un prêtre aveugle qui voit ailleurs, et plus loin que la peau. Car la peau, comme les surfaces des cultures, cache les profondeurs du corps, et la chair garde le silence. Le silence charnel des grands espaces du dedans s’éloigne des bassesses médiatiques, tandis que la modernité fuit la chair trop crue, trop vive et trop à vif. Elle n’aime que l’apparence narcissique, et les dehors fabriqués. Elle divinise seulement les reflets du vide. Mais le sang des origines, intact dans la viande des êtres, coule encore en l’artiste qui balaie les sanglantes surfaces et arrache les peaux mortes de l’art.
Alary, Anzinger, Aryckx, Baselitz, Bergeret, Bettencourt, Bru, Michaux, Nitkowski, Rainer, Rustin, Souvraz, Zogmayer, et d’autres, leurs peintures de guerre saignent dans la nuit … L’art dit non à l’infini : il pose ses marches. Et la chair innombrable délivre l’univers du religieux qui illusionne et du sacré qui séduit. L’artiste réinvente à ses dépens une source pré-verbale, chaotique et violeuse de vide. Miroir de la plus lointaine altérité. L’envers le plus profond du corps-univers : la peau la plus lointaine, voilà les vraies surfaces de l’art, les vrais miroirs du divin. C’est cela que montre l’artiste, le documentaire insensé, la scandaleuse cartographie des noces tragiques de l’être et du chaos, où la chair encore informe naît des prémices de la vie. C’est-à-dire le divin en acte, et qui passe à l’acte. A l’extrême des corps souffrants, le Christ fait l’horizon, et le divin recueille le sang de tous les disparus. Rouge et noir du tragique contemporain. Rothko suicidé dans sa peinture.
L’homme n’a jamais eu sa place dans un univers qui ne cesse de s’éloigner. Et si « le beau est dans la distance » (Simone Weil ), le divin, qui tient toutes les distances, passe entre toutes les religions, il est l’infini du réel qui met l’univers entre toutes ses parenthèses. Et les traces émiettées de la chair impensable sont les miroirs éclatés de l’impossible qu’on appelle dieu.
Mais le corps de la peinture, plus vrai que le corps du Christ, habite seul le pays des tableaux.
Gérard ALARY











