ARTENTION N°7 2002
Le masque des mots s’appelle culture...
Christian Noorbergen
« La culture répétitive, usine à rêver, est comme « désœuvrée », tourne à vide, sert de tache aveugle et de repoussoir. Elle ne veut pas de l’art, sinon comme produit de distinction. »
La peinture est langue plus ancienne que la langue des mots... La peinture est plus ancienne que la littérature. Serait-elle plus ancrée en profondeur ? Si le mythe organise la réalité humaine, que se passe-t-il quand cette réalité se modifie et que ses bases se fragilisent ? Comment la culture, acculée dans un cul-de-sac et cherchant désespérément dans la multiplicité des genres de quoi nourrir une création exténuée, comment pourrait-elle laisser intactes les sources mythiques d’un fleuve devenu désert ?
Il y a quarante mille ans, l’homme tente de combler par des images la distance qui le sépare de la nature. Fasciné par le corps animal, cet homme d’avant l’histoire est hanté par sa propre animalité. Une structure seconde prend ensuite le relais: la mortalité du corps, et la tentation de créer son immortalité sublime ( art égyptien ). La différence sexuée et l’abîme de l’individualité accentuent plus tard la séparation d’origine - qui fonde l’humanité -, séparation que poursuit depuis quelques siècles, le jeu du corps et du paysage, corps éphémère et paysage durable, corps « éternel » et paysage en métamorphose. Puis le mythe remplace la nature qui s’éloigne. Mais les images vieillissent. Depuis la fin du Moyen Age, le corps moderne se sépare du plan du tableau. Dans Adam et Eve chassés du paradis (Masaccio), on voit les premiers êtres peints vivre leur corps hors du fond du tableau. Ils quittent le paradis. Ils abandonnent la fusion, et l’air tourne autour du corps, dans l’impossibilité de l’in-corporer. . L’instable relation corps-paysage, clef de voûte de la modernité picturale, est métaphore de la relation corps-esprit, elle-même issue d’une relation plus opaque, corps de l’enfant-homme/corps de la mère-nature.
L’art absorbe, déforme et dilue toutes les composantes ressassées de l’image codifiée. Il désinstalle. La culture répétitive, usine à rêver, est comme « désœuvrée », tourne à vide, sert de tache aveugle et de repoussoir. Elle ne veut pas de l’art, sinon comme produit de distinction. Les crises sociales, nées de cette instabilité forcément renouvelée, apparaissent d’abord dans les crises de l’art, elles-mêmes latentes dans les œuvres fortes. Le troublant malaise de l’œuvre d’art naît d’une ambivalence initiale, d’un écart premier entre corps et paysage, entre dehors et le dedans, entre le réel et les imaginaires, entre le mythe et vérité. Et viennent les mots en retard, quand l’écart semble comblé. Dans la négation de cet écart, les images précèdent l’apparition de la parole, contemporaine d’une organisation mentale en partie collective et de ce fait, grandement conformiste. Le masque des mots s’appelle culture... Mais la peinture creuse un vrai plus profond que les mots. D’immenses territoires encore vierges s’offrent à l’art, s’il ouvre les failles de la culture, montre les impasses du sens et s’ouvre jusqu’à la folie aux voies non frayées. Sans réponse, l’art jette des passerelles. Au sens du mythe, il répond par du non-sens. Au savoir épuisé, il répond par un non-savoir. L’espérance s’y trouve. L’esthétique de la séduction vit par la mise à l’écart de ce qui fait allusion aux blessures du monde. Privilégié, le mental agit comme un filtre, et, fût-il de qualité, l’art conceptuel prend ses distances, surfe sur le non-dit, et fait jouir en surface les illusions. Le pensé rassure et restreint le champ du pensable… Au contraire, l’artiste aux yeux ouverts sonde le gouffre amer du labyrinthe humain, dans les interstices des vérités abandonnées... Là où il y a adoration de l’identique, il oppose les approches plurielles d’une esthétique démythifiante. Rupture de la relation corps-esprit regardée en face, par trouble du sens et du signe. L’artiste n’est pas atteint par le pouvoir des codes. Il navigue dans le no man’s land du hors-sens, et quand il y a trop de vocables, il répond par des charges pré-verbales, où l’essentiel se terre et se tait... LE SURGISSEMENT DU PICTURAL Chaque œuvre enferme en elle-même, en sa magique complexité, une infinité de possibles : sous la surface unique, l’inaccompli des langues picturales maintient intacte la charge hétérogène des puissances imaginantes. Le culturel ne résiste pas à cette charge transgressive. Il la fuit. L’art est affrontement de forces dont chaque peintre renouvelle le chaos, jusqu’à son approche impensable, et le signe d’art naît de la mort de l’image. Le pictural peut surgir. Autour de l’effet d’art - stupéfié d’apparaître, et perturbant les codes, la brutalité des certitudes s’est retirée. Du monde déserté du trop plein civilisé naissent des hypothèses fragiles, des possibles lacunaires, des traces de peut-être. Et la pesanteur culturelle, exténuée et lente, fascinée par la ludique mise en abîme des arts conceptuels, laisse place aux espaces vierges des langages à venir. Aucun discours n’est alors suffisant pour les contenir. L’œuvre qui les découvre est toujours transgressive. Ce qui est en jeu - extase ou malaise - reste à vif. Plus les mots figent le sens, plus grandissent les pouvoirs culturels, plus l’œuvre s’éloigne de l’acquis. Les tremblements souterrains de l’art empêchent l’édifice de la culture de se solidifier à mort. Sous condition de ne pas l’oublier dans les parkings de la communication moderne où meurent les œuvres d’art. Il n’est pas suffisant que la psychanalyse s’intéresse à l’image d’art pour la sauver du poids des mots. L’approche du pré-verbal est une voie. Sous condition qu’on apprenne - en soi et pour soi - à parler peinture. Quand les mots disent le malaise, contre le langage emmuré, la parole poétique crée des fenêtres verbales. Mais la langue picturale vit d’images plus anciennes, venues de plus lointains soubresauts. Les mots peuvent mentir, mais quand elle ne parle pas, la langue maternelle peut faire mourir... L’art seul dénonce le ressassement stérile et mortifère de la mère-culture. Chaque artiste invente sa propre langue. Il fait acte de sa présence. Le corps pré-verbal et le viol des codes Ce qui se crée en peinture vient d’avant le mot, d’avant l’image corporelle devenue synthèse verbale. D’avant le corps construit, car l’artiste ne fait pas corps avec son langage : il cherche ses sources là où tout se dissocie, dans un cruel effort d’arrachement aux obscures présences des origines, aux structures trop nourrissantes des mythes. En creusant son corps pré-verbal en gestation, l’artiste dit l’origine de son rapport au monde, et les secrets de la création, venus soudainement du fond des âges, et forçant le barrage du mental, se projettent au-dehors, dans l’air de la toile, dans la pierre sculptée, ou sur le fragile support d’un papier que sa blancheur défend mal. Issu, dans l’obscurité pré-mythique des galaxies prénatales, le langage pré-verbal bouleverse les lois du confort visuel. Les codes sont violés, l’artiste-opérateur délivre des paroles brutes d’avant-message, et fouille les sources des fantasmes majeurs, avant qu’ils ne s’installent trop clairement, et ne s’achèvent dans la réalisation, prêts à être consommés. Pour la santé de l’immense, l’œuvre révèle les tracés exorcisés des pathologies profondes. Et même les confins du corps, excentrés et sans appui, ont accès enfin à l’éphémère existence. Aux écoutes des scènes majeures enfouies aux sources du corps, l’artiste franchit vers le bas les interdits qui barrent l’accès au réel ancien et scandaleux de l’animale humanité. Sur ses écrans intérieurs, il projette le champ agrandi de ses perceptions souterraines. Les sociétés récentes les plus violentes ont d’abord verrouillé toute création, empêché l’art de jouer son rôle de rééquilibrage, niant la relation de l’art au corps profond, à la mortalité, aux sources sexuelles. Tôt ou tard, inévitablement, ce que l’art n’a pu transformer pour que la société en soit nourrie et elle-même transformée, ressurgit sous forme de destruction et de pure violence mortifère…La forme occidentale de ce refoulement est plus subtile : mise en avant fabriquée d’un art-produit, mise à l’écart « soft » de l’art à vif, et surtout primauté d’une culture artificiellement collective qui, en profondeur, frustre terriblement ceux qui la subissent sans trop le savoir – et qui le font savoir brutalement, maladroitement, et sans trop savoir pourquoi… L’échec vital, l’opium du sport, l’ennui larvé des classes larvaires, le joint délabrant, et les pulsions crues dans les cités, sont autant d’indices du blocage presque total des remous refusés qui secouent l’âme lointaine, et que l’art voudrait tant prendre en compte. Mais l’interdit masqué mène à la ruine. Douloureux paradoxe : il semble que l’échec social – si contagieux, si présent et fascinant - paraisse plus crédible et plus vrai que ladite réussite sociale, plus convenable, plus fabriquée, plus convenue. Comme s’il était préférable d’échouer pour être soi, quand la culture toute faite, normative et clonante, ne permet plus d’être soi. L’art rend moins abrupte la dure conscience d’être, car le peintre crée, pour l’innombrable du regard, d’indéfinissables miroirs. Et il faut les couteaux de la peinture pour découper la peau des apparences, faire « face aux verrous » (Michaux ), et traverser, toujours plus bas, étau desserré, les couches primales de la mémoire. Réaliste des profondeurs, l’homme ouvert lutte agressivement, sexuellement, picturalement, contre le malaise essentiel qui consiste à nier l’existence du malaise, à le couvrir de culture et de glose. Exténuant le corps narcissique, l’artiste n’écarte pas ses obsessions, ne les subit pas par maladies, médias ou textes interposés, mais les affronte durement, et menant l’envoûtement belliqueux sur le seul plan de la peinture. Sacralisant chaque signe archaïque qu’il fait surgir, il crée dans l’irrécupérable, acceptant enfin dans son œuvre l’angoisse d’origine. La mise à nu du corps de la peinture Insensé, l’art repose sur la fin des anciens signes. L’œuvre est miroir d’altérité. C’est la trame maculée/immaculée du dedans le plus profond que fait surgir l’artiste, quand la nuit mentale, dans un univers indéfiniment broyé et reconstruit, ne laisse filtrer que l’essentiel. Et de dures fractures, comme l’écho brisé d’une fusion oubliée, signent les traces aiguës des meurtrissures vitales. Et dans la blancheur évidée, l’espace est mis à nu. Quelque chose est arraché au fond le plus secret de tous les états du minéral, du végétal et de l’organique : la trame fusionnée du corps et de l’univers. Le concept n’efface jamais l’implacable surgissement du réel. C’est cela qu’osent montrer certains : en amont, un impensable documentaire, la folle cartographie des noces renouvelées de l’être et du chaos, en aval, la destruction des barrages de la culture et des mythes qui structurent. Les vraies traces d’art oublient certitudes et blocs fabriqués. La création n’est pas circulation d’idées, mais choc éprouvant à peine recevable. L’art est un trou dans le trop-plein de la pensée, et l’effet d’art un irréversible accident Dans l’achèvement du concept, c’est enfin l’irruption du corps véritable, creuset d’altérité, qui prend place. De solitaires îles psychiques traversent l’opacité sans fond et viennent éclater à la surface. Ce sont les oeuvres d’art.!!!!
