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17 novembre 2008

QUESTIONS A MICHEL ONFRAY

Cinq questions à Michel Onfray - Philosophe

Propos recueillis par mail courant avril 2005 par Pierre Souchaud

Le “Traité d’athéologie” de Michel Onfray, s’était, avant la mort du Pape, déjà vendu à 125 000 exemplaires...

Son précédent livre, “Archéologie du présent”, sous-titré “ manifeste pour une esthétique cynique”, paru chez Grasset fin 2003, était orné en couverture de l’image de l’oeuvre de Maurizio Cattelan “La nona hora” où l’on voit le Pape écrasé par une météorite.

      la_nona_hora_maurizio_Cattelan

Ces deux livres  se suivent et se complètent donc, dans un pan-athéisme  radical,  pour une attaque véhémente aussi bien de la religiosité  en général que de la religiosité artistique.

Michel Onfray a  accepté de répondre aux 5 questions que nous lui avons posées. Nous  livrons ici ses réponses telles qu’elles sont : un document d’époque soumis donc à votre intime appréciation. P.S.

Artension : En admettant que l’on puisse en effet distinguer, à l’intérieur de ce champ clos de l’art officiel et/ou internationaliste,  entre le nihilisme compact de la plus grande partie et  l’ironie plus positive et légère de cette autre part qui relève du  cynisme, quelle est la place que vous pourriez  attribuer à cette partie de la création artistique actuelle qui se situe hors des distinctions ou de la problématique que vous soulevez? Je parle de cette expression sensible et poétique, très “intérieure”, voire spiritualisée, que vous semblez ignorer, comme n’appartenant  ni à l’une, ni à l’autre des deux catégories que vous examinez. Cette sorte de troisième catégorie où l'on trouverait par exemple des artistes comme Tapiès, Segui, Velickovic, Pat Andrea...), existe-t-elle tout de même pour le philosophe que vous êtes? Si oui, peut-elle être sujet de réflexion philosophique ?

tapies_antoni_memoria_personal_1988_ TAPIES

2007_Antonio_SEGUI Antonio SEGUI

velickovic VELICKOVIC

andrea2pat ANDREA

Michel Onfray : Lorsque je fais cette distinction, c'est dans le cadre de l'art dit contemporain qui renvoie plus explicitement aux performances, happenings, installations et autres mises en situation spatiale effectuée dans le sillage d'un Duchamp . Pour autant, je ne suis pas de ceux qui, au nom de cet art contemporain, renvoient aux oubliettes la peinture de facture classique. Et ma bibliographie témoigne: de Jacques Pasquier ( en 1990) à Gilles Aillaud ( en 2004) en passant par Monsu Desiderio ( peintre baroque) ou encore  Vélickovic et  Ernest Pignon-Ernest, j'ai consacré pas moins de cinq livres monographiques à des peintres morts ou vivants illustrant la grande tradition picturale classique . Je ne pense donc pas en terme "d'art officiel et/ou internationaliste" et d'art ... quoi d'ailleurs ? Rebelle, résistant et/ou nationaliste ? Non... Il y a l'art, de l'art, et dans celui-ci, de bons et de mauvais artistes avec des critères qui changent selon les supports : une bonne installation, par exemple, ne se juge pas avec les mêmes critères qu'un bon ou un mauvais peintre de chevalet... J'ai donné mes critères pour le premier domaine dans "Archéologie du présent"; pour le second, je tiens pour un certain rapport au dessin, au sujet, à la technique, à la peinture, à la matière et à l'inscription de tous ces paramètres dans l'histoire contemporaine, mais aussi dans l'histoire générale de l'art. De sorte que, récusant les catégories qui excluent un monde au nom de l'autre, je suis preneur de toute production artistique sans a priori intellectuel. Et chaque fois, quand il s'agit d'un travail qui tient la route,  il y a matière à réflexion philosophique.

JACQUES_PASQUIER Jacques PASQUIER

GILLES_AILLAUD Gilles AILLAUD

Desiderio___David_small Monsu DESIDERO

    ERNEST_PIGNON_ERNEST Ernest PIGNON Ernest

Ar. : Comment le philosophe peut-il accompagner l’oeuvre qui “tient la route” ? Quelle est la nécessité de cet accompagnement ?

M.O. : Avec sa subjectivité revendiquée, ni plus, ni moins... Car il n'y a pas de discours de vérité, il n'y a que des discours d'autorité... Les prescripteurs ont toujours fait l'art plus que les artistes  ... Les commanditaires  ont toujours  fabriqué les artistes :  l'Eglise et les puissants pendant des siècles , puis le marché , les lieux institutionnels privés ( Fondation Cartier, par exemple.) et publics ( Frac, musées nationaux et internationaux ) , puis les galeristes depuis  la fin de la deuxième guerre mondiale et l'empire de la puissance capitaliste américaine . Les journalistes de la presse spécialisée ou spécialisés dans l'art , les galeristes, les commissaires d'exposition, les marchés publics et privés commandités par la machine sociale, voilà ce qui détermine une cote, une existence. Pour le meilleur et, souvent, pour le pire... Il n'y a pas de raison que le philosophe ne soit pas lui non plus prescripteur d'un artiste auquel il croit pour des raisons intellectuelles, subjectives, personnelles quand l'art qu'il défend lui permet d'illustrer ses engagements éthiques, politiques, esthétiques... C'est pouvoir du marché contre pouvoir des idées...

Ar. : Quant aux instances, systèmes, critères ou réseaux  de reconnaissance de “ ce qui tient la route”,  peuvent ils être l’objet d’une réflexion philosophique autant que  d’une analyse sociologique ?

M.O. : Non seulement ils le peuvent mais en plus ils le doivent : il faut explicitement montrer que l'art n'est pas une affaire platonicienne qui jonglerait avec le Beau en soi, le Beau absolu, éternel, immuable, indifférent à l'histoire, mais une affaire historique, relative, subjective, en rapport avec un temps et, bien sûr, avec les gens qui font ce temps ! Dont une poignée de philosophes...

Ar. : Pierre Bourdieu a fait  l’impasse de la transcendance dans son approche de l’art. Pour un sociologue, c’était méthodologiquement nécessaire et ...” normal”. Pour l’ “athéologien” que vous êtes, qu’en est-il de cet aspect des choses? L’artistique est proche voisin du religieux... quand il ne s’y mélange pas au cours du  même processus de dépassement vers le sacré. Alors, pour vous, qu’en est-il de la transcendance en art , de cette évidence mystérieuse et centrale, qui échappe au sociologue, mais peut-être pas au philosophe... même athéologien ?

M.O. : La transcendance, c'est l'arme des gens que la raison a quitté - ou qui ont renoncé à l'usage de la raison ... Il n'y a pas d'au-delà du réel. Et l'art ne relève de rien d'autre que de ce monde ci : tous ceux qui convoquent la transcendance ( de Georges Steiner à Luc Ferry en passant par André Comte-Sponville) pensent l'art d'aujourd'hui avec les catégories platonicienne revues et corrigées par Kant au XVIIIe siècle. Le résultat est conservateur au mieux, réactionnaire au pire. Que penserait-on d'un scientifique qui voudrait comprendre le monde d'aujourd'hui,  en rendre compte  et légiférer sur ce terrain  en s'interdisant les mathématiques après Laplace auquel  il dénierait le  titre même de mathématicien ? Restons sérieux : laissons la transcendance aux curés de tout poil, et pensons  en philosophes, pas en théologiens...

Ar. : Votre “ Traité d’athéologie” ( 1) vient juste après “ Archéologie du présent - Manifeste pour une esthétique cynique” (2)sur la couverture duquel on voit   “ la nona hora”, oeuvre de Maurizio Cattelan représentant le Pape écrasé par une météorite... Le Pape vient de mourir... L’un des deux exemplaires de cette oeuvre s’est vendu récemment trois millions de dollars à New York... L’autre exemplaire est la propriété de François Pinault qui l’avait acheté 80 000 dollars il y a deux ou trois ans... Il y a dans cette suite de faits - ou de coïncidences, ample matière à réflexion ou a rêverie... Qu’en pensez-vous ?

M.O. : Je crois que le prix d'une oeuvre n'est pas un argument pour elle ou contre elle. Sa vraie valeur n'a rien à voir avec sa valeur marchande. Il ne faut pas tomber dans le piège : cette oeuvre appartient à Pinault, elle a coûté très cher : c'est donc vraiment de l'art, version 1; ou : elle appartient à ce capitaine d'industrie, il a déboursé des milliers de dollars, ça n'est donc pas possible que ce soit de l'art, version 2... Ni la célébrité, ni le coût ne discréditent ou ne créditent l'oeuvre; pas plus que le travail d'un inconnu et le fait qu'il ne parte pas, même pour des clopinettes,  ne désigne l'oeuvre d'art géniale du génie méconnu. Dissocions le marché et l'art, séparons sa valeur, sa force, sa puissance et la cote fabriquée par les marchands. Ce travail de Cattelan vaut parce qu'il dit ( il y a longtemps) la passion christique vécue par un pape longtemps malade ayant beaucoup joué avec la publicité de son image qui se retourne dès lors contre lui ; parce qu'il propose ce que j'appelle un "percept sublime", à savoir une réelle beauté plastique; parce qu'il fait entrer le corps réaliste à nouveau dans l'art , et ce sans le maltraiter, le salir, le conchier, le couper, le taillader, le déprécier comme souvent ; parce qu'il contribue à la redéfinition de la sculpture classique matinée de mise en scène issue des installations; parce qu'il réhabilite une réelle ironie dans un monde où triomphe l'esprit de sérieux; et pour beaucoup d'autres raisons qui mériteraient un ample développement . Il donne à penser, ce qui n'est pas le cas de nombre d'oeuvres qui encombrent les revues spécialisées en art contemporain...

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Commentaires
C
Il faut réfléchir après lecture .Laisse moi le temps d'ingurgiter ce qui est dit....<br /> Bisous, C.
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C
Il faut réfléchir aprés lecture .Laisse moi le temps d'incurgiter ce qui est dit....<br /> Bisous, C.
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